GESTURE : BODY MOVEMENTS IN POLITICAL DISCOURSES

2020

Installation: Touffetage en coton, alpaga et acrylique, support en bois. Télévision cathodique et télévision à écran plat avec vidéos.

 

Un homme qui possède une langue possède par conséquent le monde exprimé et impliqué par cette langue. Ce à quoi nous arrivons devient clair : La maîtrise de la langue confère un pouvoir remarquable.

J’entends par langage, les mots, les sons, la voix, l’intonation, les gestes, les soupirs, les silences et la posture. Je me suis intéressée aux grand.e.s leaders des communautés afrodescendantes et africaines et à leur façon de communiquer avec une majorité lorsqu’ils.elles sont en position de «minoritaire».

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Texte par Joséphine Denis (29 octobre 2020)

Nous nous retrouvons face à face avec la profonde perspicacité de James Baldwin dans Gestures: Body Movements in Political Discourse de Michaëlle Sergile, une installation de trois interventions sur l'échange entre Baldwin et Paul Weiss dans le cadre du Dick Cavett Show en 1968. 

 

Nous sommes d'abord saisi.e.s par la voix de Baldwin. Elle comble les espaces entre les pièces d'installation, laissant peu de place au détachement ; nous sommes confinés à sa perspective, sans nous sentir restreint.es. Les interventions de Sergile témoignent de la potentialité ondulante des propos de Baldwin, tout en évitant soigneusement la romancisation improductif avec lequel sont souvent racontées les histoires de ceux qui ont suscité le mouvement des droits civiques. En appelant notre attention sur la physicalité de la parole, Sergile donne forme à la résistance inhérente aux expressions des corps Noirs. S'émerveillant de ce que le corps de Baldwin contient et de ce qu'il émane, elle crée un portrait de l'orateur en action.

 

Tout au long de cet exercice de (re)formulation, Baldwin reste captivant dans l'extrait d'entrevue  qui constitue l'une des deux œuvres vidéo. Sergile a choisi d'ajouter un écran noir pour perturber les images des autres intervenants. Cet écran - appelé familièrement "Black screen of death", pour dire un échec total du système - est un commentaire poignant sur le refus de Weiss et de Cavett d'indexer la dépravation de l'atmosphère national dans lequel ils ont prospéré. Notre attention se porte sur Baldwin, ses yeux, ses sourcils, les plis de son front, ses soupirs, son menton surélevé, qui se défait rapidement de toute provocation et de tout déni avant même de dire un mot. 

 

Son verbe est maintenant sacré ; il s'est forgé une position bien ancrée dans ses convictions. Aujourd'hui, ceux.elles d'entre nous qui le considèrent un ancêtre peuvent refuser de s'engager dans des débats qu'il a déjà résolus. Ses actes de parole sont un héritage. 

 

Suspendu au mur en face de l'œuvre vidéo, dans cet espace d'exposition étroit, figure un portrait de Baldwin, le visage et les bras lourds d'exaltation/exaspération. Pour dresser ce portrait Imprimé sur un tissu avec une extension tuftée du haut du corps, Sergile utilise cette technique textile de poinçonnage avec ses couches denses de matérialité faisant allusion à la force impénétrable de Baldwin. Le tissage pesant et serré de la laine est un regard sur l'obligation pulsante de divulguer les ruminations sur les expériences vécues de personnes noires. 

 

Le bourdonnement de l'outil de toufftage est intégré dans la deuxième œuvre vidéo, une compilation d'images fixes des gestes de main de Baldwin en séquence rapide.  La vitesse et le bruit de la machine réfèrent à l'urgence et la véhémence avec lesquelles Baldwin transmet les horribles caractéristiques de la dynamique raciale sous l'empire américain. Mesurée et constante, la disposition de Sergile salue l'orateur adepte, tandis que le grondement du pistolet de toufftage parle de la violence pesante à laquelle Baldwin se confronte. Cette installation est une expérience kinesthésique à travers laquelle l'artiste trouble les nuances affectives de l'omission et de l'emphase. 

 

James Baldwin définit le rôle de l'artiste comme "exactement le même que celui de l'amant. Si je t'aime, je dois te faire prendre conscience des choses que tu ne vois pas". Sergile nous partage l'intimité avec laquelle Baldwin la pousse à revisiter, affiner, canaliser et créer avec un amour implacable et une perspective détaillée. 

Joséphine Denis

 

Née en Haiti, formée entre Port-au-Prince et New York, et actuellement basée à Tiohtià:ke / Montréal, Josephine Denis est une commissaire et écrivaine dont la pratique se concentre sur les communautés BIPOC dans la création et la narration des espaces nous sont propres. Elle défend l'art de la diaspora noire, les interactions critiques et les transformations institutionnelles grâce auxquelles les artistes et les publics peuvent co-créer des réseaux affectifs de changements sociopolitiques radicaux.

 

Diplômée de l'Université McGill en histoire de l'art, Joséphine est actuellement Responsable des programmes publics et de la diffusion à SBC Galerie d'art contemporain à Tiohtià:ke/Montréal. Ses textes sont publiés dans le catalogue Relations : Diaspora and Painting (Phi Center) et dans le prochain numéro de The Brooklyn Rail. L'écriture de Joséphine a également été intégrée dans le documentaire de Raoul Peck de 2014, Assistance mortelle. En automne 2020, Josephine a été commissaire d'une exposition de groupe intitulée "C'est Ce Qui Me Somme À Les Sommer" (Le livart) et a participé à une résidence d'écriture à Ada x, dans le cadre de la première exposition de Deanna Bowen au Québec, Harlem Nocturne.

 

Elle a travaillé pour Serpentine Galleries (Londres, Royaume-Uni), la Fondation Faurschou (Pékin, Chine) et Lehmann Maupin (New York, États-Unis). Josephine s'inscrit dans un dialogue communautaire rendu possible grâce au soutien de ceux.celles avec qui elle est en affinité. 

L'artiste tient à remercier le galeriste Pierre-François Ouellette pour l'opportunité d'exposition ainsi que l'artiste et enseignant Chih-Chien Wang et la comissaire Joséphine Denis pour son texte portant sur l'exposition.

© Vue d’installation de l'exposition Gesture : Body movements in political discourses à la galerie Pierre-François Ouellette Art Contemporain, photo credits par Léo Rivet.